E-santé : une révolution qui prend du temps

Le mag numéro 9 | 12 sept. 2013
Si la transformation de la société par les technologies de l’information et de la communication (TIC) peut paraître parfois soudaine, elle est le résultat d’un travail de longue haleine entamé « dans l’ombre » il y a des années. Le constat est encore plus vrai dans le cadre du passage au numérique des services publics, ou e-administration. La santé n’échappe pas à la règle, d’autant plus que les données à dématérialiser sont sensibles et intimes. Le Mag s’intéresse à l’arrière-boutique des grands projets numériques nationaux de santé.
 
Les promesses que portent les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour la santé sont nombreuses et facilement imaginables : pouvoir partager des données de santé à la vitesse de la lumière via les moyens numériques que sont internet, les smartphones et autres tablettes, c’est faciliter le suivi des patients à distance, améliorer la coordination entre professionnels de santé et réaliser des économies (transport, accueil, redondance d’examens…). Toutefois, si l’objectif à atteindre est simple, la façon d’y parvenir est beaucoup moins évidente.

Tout d’abord, en tant qu’utilisateurs finaux, nous ne percevons pas le temps d’adaptation et de tâtonnement qui précède l’adoption généralisée d’une technologie qui nous paraît nouvelle, mais qui est déjà dans une phase de maturité la rendant accessible à tous. Si la diffusion des téléphones mobiles a paru exploser à la fin des années 90, c’est simplement que la technologie la plus intuitive, reposant sur des standards adoptés par les industriels (la norme GSM), et accompagnée d’un modèle économique viable, était arrivée sur le marché, après 15 ans d’essais plus ou moins fructueux.

Dans le cas de services publics, comme le Dossier Médical Personnel (DMP), la phase de construction technique est précédée d’une décision politique, et de la mise en place des instances nécessaires à leur construction et à leur déploiement. Or, la réalité des évolutions institutionnelles et politiques contraint parfois la continuité de projets à long terme, qui nécessitent un pilotage constant pour atteindre leurs objectifs sur des durées parfois longues.

Par exemple, le logiciel qui permet aux médecins de consulter l’historique de remboursement par la sécurité sociale de leurs patients, « web médecin » a été ouvert en 2012 alors que la décision de sa création par décret remonte à 2004, au même moment que le projet DMP, inauguré quant à lui en 2011 après avoir été stoppé en 2006.

Une fois un service lancé, encore faut-il le déployer. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas l’aspect technique, mais bien les aspects humains et organisationnels qui sont les plus difficiles à gérer. Comme l’a fait remarquer Jean-Yves Robin, directeur de l’ASIP Santé, dès le lancement du DMP: « Il a fallu deux ans pour construire le socle technique du DMP actuel, il en faudra au moins dix de plus pour déployer le service sur le territoire ».

La mise en place d’un nouvel outil, aussi ergonomique et utile soit-il, implique en effet des changements dans les habitudes de travail des personnes comme des organisations qui vont l’utiliser. Et faire évoluer les comportements requiert du temps.

Chargé de construire et déployer la Carte vitale afin de dématérialiser le remboursement des soins par la sécurité sociale, le GIE Sesam-Vitale est créé en 1993. Or, si les premières expérimentations ont eu lieu dès 1994, le système n’est toujours pas généralisé.

L’étude sur le retour d’expérience du programme « Déploiement du DMP en Région », publiée par l’ASIP Santé en mai 2013, fournit une bonne synthèse des clés de succès et des embûches à éviter lors du déploiement d’un tel projet. Elle conforte le choix d’une approche « systémique » qui doit intervenir sur 4 axes en même temps :
  • politique et institutionnel,
  • technique,
  • « métier » (l’outil doit être ancré dans les pratiques existantes)
  • territoire (il doit s’intégrer à l’offre de soins existante sur un lieu géographique donné)

Mais même en réunissant toutes ces conditions, faire changer les habitudes prend du temps. Lancée dès 2000, la déclaration en ligne de l’impôt sur le revenu a été choisie par 13,5 millions de foyers, soit un peu moins d’un tiers des déclarants, 13 ans après et ce malgré l’explosion des usages de l’internet dans toutes les couches sociales. Cela peut paraître long, mais c’est le temps qu’il faut pour fournir à tous un service public accessible et de qualité.
  


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