L’Allemagne ou le difficile déploiement de la e-santé à grande échelle

Le mag numéro 7 | 12 avr. 2013

Si les efforts pour déployer la e-santé en Allemagne semblent commencer à payer, le chemin a été long et semé d’embûches. Le déploiement d’une carte nationale électronique permettant au patient d’accéder à la fois à ses données administratives mais aussi à un certain nombre de services de e-santé est en test dans plusieurs länder et devrait être généralisé d’ici la fin de l’année 2013. Avec 6 ans de retard sur son calendrier initial, le projet allemand illustre la difficulté de déployer des outils de e-santé à grande échelle.
Depuis octobre 2011, les patients de certains Länder allemands expérimentent une nouvelle carte électronique nationale pour le remboursement de leurs frais de santé, leur permettant également d’accéder à leur dossier médical en ligne, géré quant à lui au niveau régional. L’Elektronische Gesundheitskarte, ou eGK (carte de santé électronique du patient) ambitionne ainsi de devenir le cœur d’un réseau de services de e-santé qui se développent au niveau local.

Le projet, lancé en 2004, a connu de nombreux rebondissements, et a même été arrêté en 2010, suite aux inquiétudes de plusieurs médecins et spécialistes de la sécurité informatique concernant l’accès des données de santé du patient. En effet, dans une première version de l’eGK lancée en 2006, des informations médicales étaient contenues directement dans la puce de la carte de chaque citoyen. Jugé trop sensible,
le projet a été abandonné, puis relancé en 2010 sous une nouvelle forme : la carte à puce ne contient désormais par défaut que des données administratives de sécurité sociale et de mutuelle permettant le remboursement des frais médicaux. Testée dans 6 Länder depuis octobre 2011, la carte devrait être parvenue à tous les citoyens allemands d’ici fin 2013.

Remplaçant les actuelles cartes électroniques d’assurance maladie non sécurisées, l’eGK est également conçue pour « supporter » l’ajout d’un certain nombre de services de e-santé facultatifs, pour certains encore en développement, et soumis au consentement du patient :
  • La e-prescription : la transmission des ordonnances par voie électronique aux pharmacies équipées est rendue possible via la carte du patient ;
  • Les données médicales d’urgence : allergies, intolérances, traitements en cours, information sur le don d’organes et coordonnées du médecin traitant peuvent être enregistrées directement dans la carte afin de les rendre disponibles en cas d’accident ;
  • L’accès à l’historique des traitements et à ceux en cours ; 
  • La possibilité pour les médecins d’échanger des messages et documents : lettre de sortie, notes, radiologies avec comptes-rendus, résultats d’analyses, après identification grâce à leur « Elektronischer Heilsberufsausweis », leur carte d’identification électronique, l’équivalent de la Carte de Professionnel de Santé française ;
  • L’accès au dossier médical électronique du patient si celui-ci en possède un. En effet, le déploiement de ces dossiers est de la responsabilité des gouvernements régionaux. 

Les raisons d’un déploiement difficile


Dans ce pays de près de 82 millions d’habitants, le fédéralisme rend ce projet informatique déjà colossal (plus d’1,7 milliards d’euros investis) encore plus ardu : en matière de santé, les compétences sont partagées entre le Bund (état fédéral), les 16 Länder et plusieurs centaines de municipalités et comtés. Si une loi de modernisation de la santé avait bien défini dès 2004 la nécessité et les quelques principes de base d’un dossier médical électronique partagé (elektronische Gesundheitsakte, ou eGA), le déploiement et la gestion de ces systèmes ont été confiés aux caisses d’assurance maladie indépendantes dans chaque Länder, sous la direction des gouvernements locaux. Par conséquent les dossiers patients électroniques existent mais ne sont pas interopérables (voir article interopérabilité du présent Mag) au niveau fédéral.

Enfin, si dès 2010 plus de 99% des médecins généralistes allemands étaient équipés d’un ordinateur
[1]  et géraient informatiquement les dossiers de leurs patients, moins de la moitié d’entre eux étaient connectés à Internet et seuls 4% avaient l’habitude d’échanger des informations médicales avec leurs confrères ou des établissements de santé. Un obstacle de plus à surmonter pour développer la e-santé.

Avec des discussions sur la modernisation de son système de santé lancées dès le milieu des années 90, l’Allemagne est un exemple frappant de la difficulté de mettre en place des projets de e-santé à l’échelle nationale dans des pays à forte population et dotés de systèmes de santé que l’histoire a rendus complexes. Si la e-santé tend à rendre la vie des patients plus simple et le système de soins plus efficace, elle implique un défi technique et parfois une évolution de certaines pratiques. Un processus qui doit néanmoins prendre le temps nécessaire pour être fait en toute sécurité et être bien accepté par les professionnels de santé.



Pour aller plus loin :
[1] Chiffres extraits de: “eHealth Strategy, Country Brief: Germany” European Commission, DG Information Society and Media, Octobre 2010