Jacques Lucas : "La télémedecine au service de la relation avec le patient"

Points de vue | 10 déc. 2010
Point de vue de Jacques Lucas, vice-président du conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM)
A l’occasion de la parution du décret « Télémédecine » en octobre dernier, Jacques LUCAS, vice-président du conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM), chargé des systèmes d’information en santé, apporte des éclairages sur les implications concrètes de ce texte.
La loi « Hôpital, patients, santé et territoires » (HPST) ayant inscrit la télémédecine comme une possibilité nouvelle d’exercice de la médecine, suivant d’ailleurs en cela les recommandations de la Commission européenne aux Etats membres, le décret d’application était particulièrement attendu. En effet, avec la publication de ce texte, il est désormais possible d’exercer la médecine avec l’utilisation des outils informatiques bien que cette pratique ne se conçoit que dans des situations précises : notamment lorsque cela s’avère nécessaire à la prise en charge des patients sur un territoire de santé. C’est d’ailleurs pour cela que le décret prévoit que l’organisation de la télémédecine en France fera l’objet soit d’un programme national défini par le Ministère de la santé, soit de contrats passés au niveau des régions avec les Agences régionales de santé.

Lever une confusion et répondre à des incompréhensions


La télémédecine et, en particulier, la téléconsultation ne correspondent pas à de simples conseils en ligne. La téléconsultation c’est une consultation médicale à part entière c'est-à-dire que c’est un médecin qualifié qui intervient dans le cadre d’une organisation territoriale pour faire d’abord un diagnostic et ensuite prescrire des soins en rapport. Evidemment, cela ne s’applique pas à tous les cas. Par exemple, une violente douleur abdominale, des convulsions de l’enfant ou encore une hémorragie digestive ne peuvent pas être pris en charge par télémédecine. Par contre, dans ces situations, des conseils peuvent être donnés en l’attente des secours et de l’examen clinique. C’est d’ailleurs ce qui existe déjà avec les appels aux Centres 15.
La téléconsultation pourra en revanche être mise en œuvre pour des patients isolés, par exemple dans le suivi de pathologies chroniques, plutôt que de leur imposer des déplacements constants. Tout cela fera l’objet de protocoles, de règles de bonnes pratiques définis avec les médecins concernés et les autres professionnels de santé, en particulier les infirmiers et infirmières, ainsi qu’avec les hôpitaux et cliniques. En effet les soins donnés doivent être de même qualité tout en permettant aux patients, souvent âgés, de rester chez eux où dans leurs cadres habituels de vie.

La nécessité d’une mise en œuvre déontologique de ces nouvelles pratiques de télémédecine


La télémédecine étant un acte médical, toutes les obligations déontologiques prévues dans le code de la santé s’appliquent.

En premier lieu, le décret le précise, il faut recueillir le consentement libre et éclairé de la personne.

Dans le même temps, il faut que le médecin et les professionnels qui l’assistent éventuellement soient qualifiés, compétents et identifiés. Il faut également que le secret médical soit respecté et que les outils informatiques utilisés garantissent la confidentialité. Ce sont des conditions impératives. Le CNOM l’a fortement soutenu dans son livre blanc sur la télémédecine publié en 2009. Il est heureux que la loi et le décret aient intégré nos préconisations. Pourquoi ? Parce qu’un patient qui bénéficiera d’une prise en charge par télémédecine doit être assuré qu’il bénéficiera de soins adaptés à sa situation par des professionnels qualifiés et compétents, dévoués et consciencieux.

Il faut aussi, bien entendu, que les aspects de responsabilité et de prise en charge en responsabilité civile ou administrative soient précisés et que les conditions de financement soient clarifiées.

Il faut encore que des protocoles de bonnes pratiques puissent être produits par les conseils de spécialités avec le concours méthodologique de la HAS.

Le CNOM souhaite rester un acteur proactif dans tous ces champs, car ils ont tous trait à la déontologie.

La télémédecine au service de la relation avec le patient


Il est important de rappeler que la télémédecine n’est que l’application des outils informatiques à l’exercice médical. Est-ce que le téléphone a déshumanisé la relation médecin-patient ? Evidemment non. Au contraire. Il arrive à de nombreux médecins d’avoir tous les jours certains de leurs patients au téléphone pour un avis, un conseil, une adaptation de leur traitement. Cela crée du lien humain et ne le supprime pas au contraire.

La télémédecine ne consiste pas à transformer un patient en « zombie » bardé de capteurs et d’appareils de mesure. Le patient est en avant tout une personne et une personne vulnérable en raison même de sa maladie. La mise en œuvre de pratiques de télémédecine ne peut se faire qu’avec son consentement, en proximité avec son médecin et d’autres professionnels de santé. Elle peut apporter en quelque sorte la présence médicalisée, le recours au consultant spécialisé, et aussi le réconfort dans toute une dimension médico-sociale. Elle peut éviter à une personne dépendante ou handicapée des déplacements fastidieux, sous réserve bien sûr que son état de santé puisse permettre des soins de même  qualité par l’utilisation de l’informatique médicale.

Il faut donc raison garder et ni ne diaboliser ni porter aux nues la télémédecine. Il faut la mettre en œuvre lorsqu’elle sera utile en permettant une meilleure prise en charge des patients, dans tous les aspects de la médecine. Ce n’est qu’une nouvelle forme de pratique. Certes elle peut structurer différemment les organisations mais il faut d’abord la voir non pas sous ses aspects de prouesses technologiques mais comme un nouveau moyen qui se développe au service de la personne.