Pr Jacques Lansac : « permettre le développement généralisé de logiciels qui communiquent entre eux »

Points de vue | 12 déc. 2013
Jacques Lansac est professeur de Gynécologie obstétrique au CHU de Tours et ancien président du collège des Gynécologues Obstétriciens français. Auteur de plusieurs livres d'enseignement en gynécologie et Obstétrique, il travaille depuis plus de 15 ans à travers son association des Utilisateurs de Dossiers Informatisés en Pédiatrie Obstétrique et Gynécologie, AUDIPOG, à accélérer l’informatisation des gynécologues obstétriciens en développant des référentiels. Il a piloté le groupe de travail pluridisciplinaire des professionnels de santé experts du domaine qui ont défini le volet obstétrique-périnatalité du Cadre d’interopérabilité des Systèmes d’information de santé, mis en concertation avant-hier.

Quel intérêt représente pour les professionnels de santé le développement du volet obstétrique-périnatalité du CI-SIS ?


Il répond à un problème essentiel : aujourd’hui, plusieurs logiciels destinés aux gynécologues obstétriciens, en libéral comme à l’hôpital, existent sur le marché mais ne « communiquent » pas entre eux. Les professionnels aimeraient bien disposer de systèmes capables de se parler pour suivre leurs patientes au fil de l’eau, durant les 9 mois maximum que va durer leur prise en charge.

Quels avantages y a-t-il à faire communiquer ces logiciels ?


Ils sont de deux ordres : d’une part, permettre la circulation sécurisée de l’information pour la coordination et la continuité des soins durant la grossesse. Par exemple, la patiente va avoir de multiples examens qui doivent être facilement accessibles :
  • Des données cliniques : poids, tension …
  • 3 échographies
  • des examens biologiques (prises de sang, échantillons d’urine, etc.)
Tous ces examens sont réalisés dans différents laboratoires, et les résultats vont s’enregistrer dans les dossiers médicaux de ces laboratoires au fil de l’eau.

Le jour de l’accouchement, la patiente va se rendre à l’hôpital ou à la clinique de son choix, et être prise en charge par une équipe hospitalière, alors qu’elle a été suivie par des médecins de ville tout le long de sa grossesse. Pour assurer une prise en charge de qualité, il faut que cette équipe puisse récupérer l’ensemble des données produites en amont par les confrères afin de mieux préparer l’accouchement. Si les différents comptes rendus et résultats d’examens sont codés de manière identique et enregistrés dans le Dossier Médical Personnel (DMP) de la future maman, il est facile de les intégrer automatiquement dans le dossier de la maternité, puis d’ajouter les données de l’accouchement dans le dossier de la maman.

D’autre part, cela permet d’éditer plus facilement des documents officiels que l’on doit transmettre, comme le Programme de médicalisation des systèmes d'information (PMSI), qui permet le financement de l’hôpital, et, pour le suivi épidémiologique, le certificat de santé de l'enfant au 8ème jour (CS8), la déclaration de grossesse à la mairie etc… Toutes ces applications sont différentes, mais comme elles utilisent le même codage de l’information, il n’est pas nécessaire de saisir plusieurs fois la même donnée, les logiciels communiquent entre eux l’information utile.

Au niveau de la prise en charge, qu’est-ce que cela change pour la femme enceinte ?


Premièrement leur prise en charge devrait être plus confortable, puisque cela évite à la future maman de transporter avec elle tout son dossier papier, ou de refaire plusieurs fois les mêmes examens si certains résultats manquent : se rendre au laboratoire, faire la queue, subir une prise de sang…. Toutes les femmes enceintes vous diront qu’elles préfèreraient éviter d’avoir à refaire les mêmes examens du fait d’une non communication entre les professionnels de santé. De plus, c’est en quelque sorte éducatif pour la femme enceinte, car cela lui permet de participer à son suivi de grossesse: elle devient vigilante, et gère mieux la prise de rendez-vous pour les examens importants, la numération de formule sanguine (NFS) à 6 mois de grossesse, le dépistage du diabète… etc. Ceci est très important du point de vue de la santé publique.

Parlons justement de santé publique. Comment le développement de logiciels interopérables pourrait améliorer les choses sur ce plan-là ?


Tout d’abord, cela nous permettrait d’avoir des données annuelles, car les remontées d’information seraient très faciles depuis les dossiers médicaux informatisés. Les statistiques actuelles sont réalisées tous les 10 ans et sur des petits échantillons de 15 000 accouchements par an, à comparer aux 800 000 naissances annuelles en France, et nécessitent un gros travail de re-saisie d’information.

Deuxièmement, l’information étant codée de façon univoque, elle devient facilement exploitable, sans biais, et on pourrait avoir des statistiques par territoire. En effet, les échantillons actuels, pour être représentatifs, se basent sur des accouchements ayant eu lieu un peu partout en France. Une extraction régionale étant peu signifiante sur un échantillon aussi petit, cela ne nous permet pas de dire si la qualité des soins obstétriques est meilleure dans une région ou dans une autre, s’il y a plus de césariennes, de complications, les prématurés dans telle région ou dans l’autre. Il est donc difficile de déceler pour la corriger une éventuelle inégalité des soins. Cela fournirait un outil de pilotage pour le décideur en santé publique, ainsi qu’un indicateur de suivi des bonnes pratiques.

Quels sont vos souhaits pour l’informatique en obstétrique suite à la publication de ce volet ?


Cela fait près de 20 ans que nous essayons, en tant que professionnels de santé, de faire bouger les choses en informatique avec des résultats encourageants mais trop peu généralisés. Aujourd’hui, ce que l’on demande à l’ASIP Santé à travers la mise en place d’un volet obstétrique dans le CI-SIS, c’est de permettre le développement généralisé de logiciels ergonomiques qui communiquent entre eux, afin de mieux faire notre métier et d’améliorer les soins pour les usagers.