Professeur Thierry MOULIN : "Les patients vont être à l’avenir très attentifs et demandeurs d’un développement de la télémédecine"

Points de vue | 28 nov. 2012

Point de vue du Professeur Thierry MOULIN, Service de Neurologie 2 - CHRU Besançon, Président de la Société Française NeuroVasculaire

L’Accident Vasculaire Cérébral est la troisième cause de mortalité en France actuellement, et laisse des centaines de milliers de patients handicapés en raison d’une détection ou d’une prise en charge trop tardives. Pour tenter d’y remédier, le Professeur Thierry Moulin, neurologue au CHU de Besançon, a créé en 2001 le "Réseau des Urgences Neurologiques de Franche-Comté (RUN-FC)", qui permet aux médecins urgentistes de demander l’avis d’un neurologue à distance.

L’AVC en France aujourd’hui : quelle réalité ?


L’AVC constitue la première cause de handicap, la deuxième cause de démence et la troisième cause de mortalité en France. On enregistre 150 000 AVC chaque année ce qui représente un AVC toutes les (4) quatre minutes. Ces accidents sont mortels dans 20% des cas environ. C’est un véritable enjeu de santé publique, auquel l’Etat a répondu en 2010 avec le lancement du Plan AVC, qui vise à créer 140 Unités Neuro-Vasculaires (UNV) d’ici 2014, afin de prendre en charge plus rapidement les patients touchés.

Qu’est-ce que RUN-FC et quel en est l’objectif ?


Même si 117 UNV ont déjà été créées, cela ne suffit pas à prendre en charge efficacement tous les patients. Face au nombre d’AVC, il y a trop peu de neurologues disponibles sur les lieux où sont transférés les patients pour dresser un diagnostic à temps. En effet chaque minute compte. Le Réseau des Urgences Neurologiques de Franche-Comté (RUN-FC), créé en 2001 et dont je suis le coordinateur, contribue à répondre à ce besoin par l’usage de la téléconsultation.

Lorsqu’un patient arrive aux urgences et que le médecin urgentiste soupçonne un AVC, il peut faire appel 24h sur 24 à une équipe de neurologues, neurochirurgiens, neuroradiologues de garde et dialoguer avec eux à distance par téléconférence. Il peut envoyer au spécialiste les images scanner ou IRM du patient et échanger en direct avec le spécialiste pour obtenir un avis médical spécialisé. Les neurologues des centres distants peuvent aussi demander des avis pour des cas complexes. Le réseau connecte aujourd’hui tous les établissements publics de Franche-Comté, et les praticiens de l’équipe neurologique qui participent au projet le font « bénévolement », c’est à dire que cette activité n’est pas valorisée spécifiquement ni pour les praticiens ni pour l’établissement support.

Quels sont les bénéfices pour le médecin ? Pour les patients ? Et comment perçoivent-ils le système ?


Le réseau existe et fonctionne depuis plus de 10 ans. On est donc actuellement dans une phase de « routine ». Les différents protagonistes ont eu le temps de se familiariser à l’usage et de s’approprier les outils, et nous avons assez de recul sur l’organisation du réseau. Après une phase d’indécision de la part des urgentistes comme des neurologues des centres distants, le système emporte désormais toute leur adhésion, car ils voient bien que cela les aide dans leur pratique quotidienne pour la prise en charge des patients dans la phase aiguë. De plus, tous les protagonistes, médecins urgentistes comme spécialistes dont les neurologues, sont rassurés de savoir qu’ils peuvent échanger avec leurs confrères en cas de doute : ils ne sont plus seuls face à la décision médicale.

Du côté des patients, même satisfaction. La téléconsultation est même tellement rentrée dans les usages qu’ils nous interrogent désormais lorsque nous ne l’avons pas utilisée ! Je pense que les patients vont être à l’avenir très attentifs et demandeurs d’un développement de la télémédecine, qui leur facilite la vie et les rassurent eux aussi.

Comment voyez-vous l’avenir du système ? Peut-on envisager de le
généraliser ?


Forts de notre succès, nous étendons désormais le réseau aux consultations de suivi des patients souffrants de maladies neurologiques chroniques, et non plus seulement aux patients soignés en urgence pour un AVC. Aujourd’hui, on se rend compte que la télémédecine peut aisément se substituer à certaines consultations de suivi en face à face ; pas les remplacer systématiquement, mais en éviter un grand nombre, également pour le confort du patient en leur évitant des transports longs.

RUN-FC associe uniquement des établissements de santé publics. Il est régi par une convention hospitalière coordonnée par le CHU de Besançon. Son financement rentre à la fois dans le cadre du FIR et aussi pour une part dans le cadre de la T2A, mais sans moyens spécifiques dédiés à la télémédecine. Les modalités de financement comme de rémunérations de cette activité spécifique doivent être mieux définis pour permettre une pérennisation. Les pistes sont assez clairement établies pour cela : rémunérations à la consultation (tarif à la minute de connexion !), contributions et partage des GHS produits, validés ou labélisés… Toutefois, il faudrait probablement ajouter une incitation spécifique dans le cadre d’une dotation MIGAC (Mission d’intérêt général et à l’aide à la contractualisation) par exemple, pour couvrir les frais de maintenance, de matériel, de mise à jour etc.

Quoi qu’il en soit, si notre projet fonctionne, c’est avant tout parce que la technologie est venue répondre à un besoin médical et non l’inverse, et parce que l’organisation qui supporte cette activité est basée sur des relations humaines entre professionnels de santé au service des usagers. Avec la facilité d’échanger des données structurées, je crois que c’est un aspect clé pour la généralisation de la télémédecine.

Pour aller plus loin :
Sur le site de l'ASIP Santé :